Coke, weed, Lexomil. Prendre des substances pour tenir au travail

On vous a demandé à quoi vous vous « dopiez » pour faire face à vos conditions de travail, et pourquoi.

Coke, weed, Lexomil. Prendre des substances pour tenir au travail

« J’étais focusé, plus créatif […] Dans le contexte du travail, j’ai souvent tendance à être réservé. Là, j’avais le courage de partager mes opinions », témoignait un programmateur informatique dans La Presse, lundi.

Tous les matins, ce père de famille canadien ajoute un peu de LSD à son bol de céréales. Une microdose qui l’aide, quand il a « des trucs complexes » à gérer au boulot.

Comme ce trentenaire, les jeunes entrepreneurs nord-américains – Silicon Valley en tête – seraient de plus en plus friands de ce psychotrope hallucinogène pour booster leurs performances au travail.

En France aussi, un nombre croissant d’employés, cadres ou ouvriers, consomment ou ont augmenté leur consommation de substances psychoactives (alcool, cannabis et médicaments psychotropes en tête) pour « assurer » au bureau.

Tabac, Red Bull et cocaïne

Les psychotropes ? Le spectre est large, la liste interminable.

Du licite à l’illicite : caféine, tabac, alcool, anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères, anti-asthéniques comme le Guronsan ou le Red Bull, cannabis, amphétamines, cocaïne…

« Il faut se déprendre d’une approche par les substances et s’intéresser aux usages : que font les salariés de ces produits ? Pourquoi les consomment-ils ? », avertit le sociologue Renaud Crespin, coauteur de « Se doper pour travailler ? ».

Réunis en congrès la semaine dernière, des chercheurs plaident pour une nouvelle approche : celle du lien entre cette consommation (voire polyconsommation) massive et l’environnement professionnel. Le recours fréquent à ces « béquilles chimiques » en dirait davantage de nos conditions de travail et des normes managériales qui les régissent, que de l’usager lui-même.

« Fumer mon spliff me fait redescendre de ma journée »

A 46 ans, Matthieu* bosse dans le secteur des énergies renouvelables. Quand on lui téléphone à 8h30, ce responsable commercial vivant dans le sud de la France en est déjà à son quatrième café. Chaque jour, il s’en enfile une dizaine, assortis de deux paquets de cigarettes.

Père de deux garçons, il nous parle de son quotidien « très speed » dans la petite entreprise où il est chargé de vendre chauffages et climatisations :

« Si on ne fait pas de chiffre d’affaires, l’un de nous peut dégager. Mon salaire s’élève à 750 euros. Après, je grimpe avec les commissions. Pour atteindre 2.500 euros, faut en vendre des clim’ ! J’aurais un fixe à 1.500 euros net, j’me prendrais moins la tête. Tout ça génère un stress important. Le soir, certains s’ouvrent une bière ; moi, je me fume mon ‘spliff’. Ça me fait redescendre de ma journée. »S’il ne consomme jamais le matin, il n’est pas rare que Matthieu se grille aussi un « p’tit bédard » lors de sa pause déj’ ou entre deux rendez-vous, « histoire de rester zen ».

« C’est plus sympa d’arriver détendu, avec le sourire, chez les gens. Ça me permet de rester cool et de pas angoisser. »Dans sa boîte, le commercial n’est pas le seul à recourir aux psychotropes pour tenir la cadence.

« Avec mes deux collègues, nous fumons ensemble. Eux prennent parfois de la cocaïne. »

« Machine à performer »

Pour la médecin du travail Isabelle Bidegain, il est impératif de sensibiliser les chefs d’entreprise qui s’appuient sur le « management par objectifs ».

Elle partage avec nous une anecdote significative. Un jour, un vendeur de voitures, dont la paie est indexée sur d’importantes primes de vente, vient la trouver. Il lui dit qu’il travaille tout le temps, même pendant ses vacances. Qu’il s’est mis sous cocaïne pour être plus efficace, qu’il doit travailler encore et encore, car pour la payer, il doit vendre toujours plus de voitures…

Quand elle informe la société de la situation de cet employé – qui a réussi à se soigner –, le manager s’étonne :

« Je ne comprends pas, qu’est-ce qui se passe ? C’est mon meilleur vendeur ! »Pour le chercheur au CNRS Renaud Crespin, tout cela n’a rien d’étonnant :

« Se doper renvoie à l’idée de tenir psychiquement et physiquement, et à un mode de concurrence que l’on retrouve beaucoup dans les entreprises qui prennent la compétition sportive et ses valeurs comme modèle. Comme si le travail ne pouvait pas être autre chose que de la simple compétition. »En somme, résume-t-il :

« L’organisation du travail est sous l’emprise d’un certain nombre de principes de management, qui tendent à réduire le salarié à une machine à performer. »Pas un secteur professionnel n’échappe au phénomène. En France, premier pays consommateur de psychotropes, l’usage de psychotropes toucherait 20 millions d’actifs – en poste ou au chômage –, selon la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).

LSD dans les abattoirs

« Il n’y a pas de profil type : tous les âges, les genres et les milieux sociaux sont touchés », assure Marie Pezé, docteure en psychologie et spécialiste de la souffrance en milieu professionnel. D’après cette spécialiste, les usages varient « en fonction de sa tribu » professionnelle.

Dans les secteurs de la construction, de l’agriculture ou de la fonction publique territoriale, ce sera plutôt le verre de vin partagé en fin de journée, en début ou en fin de chantier, ou lors d’une occasion festive.

Dans les lignes de production des usines, où le travail est parcellaire et les gestes automatisés, le cannabis peut être consommé pour « se soustraire à la monotonie de la tâche et au bruit permanent des machines », décrit la médecin du travail Isabelle Bidegain.

En immersion au cœur d’un abattoir breton, le journaliste Geoffrey Le Guilcher a constaté que certains ouvriers consommaient de l’alcool, mais aussi du LSD ou de la cocaïne pour affronter la souffrance physique et psychique de leur poste. « Si tu bois pas, que tu fumes pas, que tu te drogues pas, tu tiens pas à Mercure, tu craques », lui rapportait l’un d’eux dans « Steak Machine ».

« La coke, ça t’aide à tenir »

Au sein du secteur financier, certains traders opteront pour la cocaïne ou les amphétamines, comme dans les milieux de l’information, de la communication, de la restauration et de l’événementiel. On attend « un engagement maximal et permanent » du travailleur, qui doit toujours « être en capacité d’assurer un accueil optimal à des horaires décalés », poursuit Isabelle Bidegain.

S’il « tape » plutôt de façon « récréative », Marc*, 29 ans, technicien lumière depuis 12 ans dans le monde du spectacle vivant, le reconnaît :

« Quand tu bosses la nuit, que tu finis à deux heures du mat’ et que t’es tout le temps décalé… La coke, ça t’aide à tenir. Ton quotidien est moins fatigant, moins relou. »De l’alcool, aussi ; le psychotrope phare en milieu professionnel. « Il n’y a pas de routine. On travaille en équipe. Ce plaisir d’être ensemble, on le partage facilement autour d’un verre. » Comme dans beaucoup d’entreprises, finalement.

A chaque fois, il s’agit toujours de « rester dans le game« .

Du Lexomil avant de dormir

Jeanne*, elle, a 41 ans, deux enfants, et « un poste qui [lui] plaît ». Mais, prévient-elle, « je tiens le rythme parce que je prends du Lexomil. »

Il y a huit ans, juste après la violente rupture avec son ex-mari – « 20 ans d’une vie se décomposaient » – sa psychiatre lui prescrit ce médicament de la famille des benzodiazépines. Depuis, cette prof’ de communication dans le supérieur gobe au moins « un quart de cacheton » par soir :

« J’en prends pour tenir et continuer à être sur tous les fronts. Chaque jour, je dois être aimable, assumer un tas de trucs avec le sourire. Au boulot, j’ai des responsabilités un peu lourdes avec obligation de résultat. Même dans l’enseignement, la pression existe parce qu’on nous demande de faire beaucoup avec très peu de moyens. »Le soir où nous discutons avec cette mère solo par téléphone, il est 20h30. Jeanne a fait dîner les enfants, lancera bientôt deux lessives, avant de se remettre au boulot. A 21h30 max, elle avalera son « cacheton ». Pas plus tard, pour ne pas être « ensuquée » le lendemain. L’effet est immédiat, la boule dans le ventre se dénoue.

L’été, quand elle souffle en vacances, Jeanne n’en prend plus. Puis la rentrée arrive, et ça repart :

« Quand j’arrête, je me sens débordée et tout prend des proportions infernales. »Fragilisée par une hyper-connectivité et une hyper-activité permanentes, la frontière entre vie professionnelle et vie privée se réduit comme peau de chagrin. Sur-sollicités, les travailleurs subissent un rythme « impossible à tenir, selon le Dr Marie Pezé. Le cerveau n’est jamais ‘débranché’, on ne souffle jamais en termes de sollicitation cognitive. »

Prise à son propre piège

Sans son « fidèle Lexomil », toujours fourré dans sa table de nuit ou au fond de son sac à main, Jeanne se persuade qu’elle aurait « déjà fini dans les pages faits divers ». Un secret qu’elle n’assume pas – « même chez mes parents, je me cache » :

« Les gens forts, on ne les écoute pas quand ils se plaignent. Au boulot, si je craque, mon équipe craque, 300 étudiants n’ont pas cours. Je donne l’impression de maîtriser les situations, alors que je suis quelqu’un d’angoissé. Souvent, on me dit : ‘T’as trop bien géré ta rupture, ta vie !’ Bah oui, mais je m’en sors parce que je serre les dents sur plein de trucs. Je me suis laissée prendre à mon propre piège. »La docteure en psychologie Marie Pezé analyse : « Souvent, les salariés vont avoir tendance à dissimuler cette consommation, car ils ne veulent pas être découverts dans leur fragilité. » Ou, dans le cas d’usage de substances illégales, être montrés du doigt comme des « drogués ».

Le jour où il a été pris sur le vif par un collègue, Antoine*, 24 ans, s’est senti « gêné ». « J’étais un peu dans le déni », dit celui qui aimerait monter un jour son agence de pub. Dans son précédent job d’assistant de communication, ce Parisien fumait son joint d’herbe « pépouz » sur le parking de son travail :

« Toute la journée, je préparais des colis pour les clients : je transportais des classeurs, des dossiers lourds. Ce sont des tâches répétitives, qui demandent peu de concentration. Fumer me permettait d’assurer, ça me donnait de la force pour supporter le poids des paquets. »Antoine continue à consommer régulièrement au boulot pour calmer son anxiété et « rester focalisé » sur ce qu’il doit faire. Sinon, son stress l’empêche de travailler.

« Je préférerais faire du yoga »

De la cigarette à la petite bière en sortant du boulot, chacun a son petit sas de décompression, ce moment incontournable que nul n’est prêt à sacrifier.

Lors d’une première prise de contact, Antoine, très angoissé par le milieu professionnel, nous avait écrit ces quelques lignes :

« C’est vital de commencer chaque journée en pensant à la libération du soir. Ce moment où, dans mon fauteuil, je roule mon cône et regarde des stupidités sur YouTube tout en câlinant mon chat. »Depuis six mois, Mathilde* a aussi pris l’habitude de fumer de l’herbe. Seulement les jours où elle travaille, tient-elle à préciser. Elle est serveuse en extra dans un bar parisien :

« J’adore être ‘dans le jus’ pendant mon service. Avoir mille choses à faire me procure un effet d’adrénaline incroyable. Je me sens vivante, je ne pense plus. Mais quand je rentre à deux heures du mat’, cette poussée a été tellement intense que j’ai besoin de boire une bière et de fumer un joint pour redescendre. Je préférerais faire du yoga, mais je suis beaucoup trop speed à ce moment-là pour que ce soit efficace. »

« Une illusion qui tient, tant que le corps tient »

Il fut un temps, Julien apportait sa bouteille de whisky au bureau. Il y a eu la coke aussi, « pour ne pas dormir », « pour être meilleur », à l’époque où il cumulait deux jobs.

Une illusion, « qui tient, tant que le corps tient ». Ses dépendances lui ont successivement coûté ses boulots. Il en est sorti. Il est devenu président de l’Association française des dépendants en rétablissement. Depuis 18 ans, 5 mois et 13 jours, il est « vivant ».

« Certains, un peu plus vulnérables, vont devenir dépendants. Tous ne le seront pas », nous explique Laurent Karila, psychiatre et addictologue à l’hôpital Paul-Brousse, à Paris. Car si l’environnement professionnel peut favoriser ou pousser à la consommation de psychotropes, il est loin d’être le seul facteur aux conduites addictives.

Les spécialistes appellent les entreprises – dont huit dirigeants sur dix se disent soucieux de ses comportements –, à prendre conscience des enjeux. Ces dernières ont longtemps eu le réflexe de ne se focaliser sur le salarié « déviant » qu’à partir du moment où son addiction posait problème en matière de productivité.

Un paradigme dont il faut sortir. « Nombre d’entre-nous utilisons des produits psychotropes (légaux ou illégaux) dans notre vie, notamment au travail. Il ne s’agit pas de dire si c’est mal, grave ou pas », mais de s’interroger sur les conditions de travail, estime Renaud Crespin. Coauteur de « Tous addicts, et après ? », le psychiatre Laurent Karila insiste :

« Les entreprises doivent se former à repérer les conduites de ‘dopage’ et d’addiction. On ne demande pas aux dirigeants ou aux managers de poser des diagnostics, mais de porter une attention particulière au stress environnemental. »* Les prénoms ont été modifiés

Source : Rue89