Combien de musulmans en Europe en 2050 ? Controverse sur une étude américaine

Le Pew Research Center publie des projections démographiques sur la population musulmane en Europe. Malgré les ambiguïtés et le manque de données officielles.

Combien de musulmans en Europe en 2050Les statistiques ethnico-religieuses, c’est comme les résultats électoraux avant 20 heures : quand c’est interdit en France, ça sort à l’étranger… avec plus ou moins de bonheur. D’ici à 2050, la part des musulmans dans la population européenne pourrait doubler, voire tripler, affirme une étude du Pew Research Center publiée jeudi 30 novembre, et relayée depuis par plusieurs sites d’information français, notamment marqués à droite.

Le respecté institut de recherche américain, spécialiste des statistiques démographiques religieuses, dessine ainsi plusieurs scénarios d’immigration (zéro, moyenne, forte) pour arriver à une fourchette comprise entre 7,4% et 14% de la population continentale, contre 4,9% en 2016.


Voici les trois scénarios sommairement résumés :

  • Le premier (immigration zéro) postule un arrêt immédiat et permanent de toute immigration : étant donné que les musulmans sont « plus jeunes, de 13 ans en moyenne, et ont une fécondité plus grande que les autres Européens », explique le Pew, leur part dans la population totale continuerait malgré tout à augmenter d’ici à 2050 (de 4,9% à 7,4%), avec un maximum en France (12,7%).
  • Le deuxième scénario (immigration moyenne) suppose la poursuite de l’immigration légale enregistrée en Europe ces dernières années mais la fin de l’arrivée des migrants cherchant l’asile en Europe. Selon cette hypothèse, la minorité musulmane atteindrait 11,2% de la population européenne en 2050, avec un maximum en Suède (20,5%).
  • Le troisième scénario (forte immigration) imagine que l’arrivée très importante d’exilés constatée entre 2014 et 2016 se poursuive à ce rythme jusqu’en 2050 : la part des musulmans atteindrait alors 14% de la population européenne, avec un maximum en Suède (30,6%). Soit une proportion près de trois fois supérieure à celle d’aujourd’hui, mais toujours « considérablement moindre » que celle des chrétiens et des « sans religion » réunis, note l’institut.

16337252Les scénarios 1 et 2 (Pew Research Center).

« Aucun de ces scénarios n’est une prédiction », insiste Conrad Hackett, démographe et auteur de l’étude. « Pour que le troisième scénario se réalise, il faudrait que les récents flux de réfugiés se perpétuent pendant plusieurs décennies, ce qui semble improbable ».

Les musulmans de France, évalués par le Pew à 5,7 millions en 2016 (8,8% de la population), continueraient de former la première communauté musulmane d’Europe dans l’hypothèse d’une « immigration zéro » (8,6 millions, 12,7%). Ils seraient 12,6 millions (17,4%) avec le scénario médian, et 13,2 millions (18%) dans l’hypothèse d’une forte immigration. On note d’emblée une très forte disparité entre les pays d’Europe de l’Ouest, où la minorité musulmane serait vouée à dépasser le cap des 10%, et ceux de l’Europe de l’Est, où elle ne dépasserait pas 1% en 2050.

Difficultés de l’étude

Dès l’annonce de la publication de l’étude, des critiques et des commentaires sarcastiques ont émergé sur les réseaux sociaux. « Notre intention est de fournir des données précises. Les fantasmes sur la population musulmane en Europe reposent souvent sur des méthodologies douteuses et des sources mal documentées », rétorque Conrad Hackett. « Bien que l’intérêt soit fort sur cette question, obtenir des données est plus difficile que ce que l’on pourrait imaginer », déclare pourtant le démographe dans une interview sur le site de l’institut, où il décrit les défis représentés par cette étude :

  • « Certains pays sont rétifs à mesurer la religion. Par exemple, la France n’a pas effectué de recensement religieux national depuis 1872″.
  • « Lorsque ce critère est mesuré, les chiffres sont parfois peu représentatifs. Lors du recensement de 2011 en Allemagne, moins de 2% d’habitants disaient s’identifier comme musulmans : la question était optionnelle, et la barrière de la langue peut être un facteur d’explication. »

Sur quelles sources s’est donc appuyée cette étude ? En ce qui concerne la France, Conrad Hackett cite une vaste enquête de l’Ined intitulée « Trajectoires et origines », réalisée entre 2008 et 2009 auprès de 22.000 personnes, qui concluait que les enfants d’immigrés représentaient 12% de la population âgée de 18 à 50 ans. Une publication qui commence à dater, mais dont le Pew a pu extrapoler les conclusions avec les chiffres d’Eurostat sur l’immigration et la fécondité de ces huit dernières années.

Pour d’autres pays, c’est plus flou : « Parfois, comme pour l’Allemagne et l’Espagne, nous avons utilisé les données sur les pays d’origine des personnes pour estimer indirectement la population musulmane », reconnaît Conrad Hackett. « Ainsi en Espagne, nous avons compté tous les migrants marocains comme musulmans, car la quasi-totalité de la population marocaine s’identifie comme tel. »

Le Pew décrit d’autres biais : « Nous avons choisi de considérer que tous les réfugiés acceptés sur le territoire européen y resteraient indéfiniment, car les demandeurs d’asile qui s’installent loin de leur pays d’origine ont tendance à demeurer dans leur pays-hôte à long terme. Mais il est possible que les conditions de vie s’améliorent suffisamment en Syrie pour qu’une partie des réfugiés y retournent », admet Conrad Hackett.

En revanche, l’institut a décidé de ne pas comptabiliser le million de demandeurs d’asile musulmans se trouvant actuellement « dans les limbes juridiques », étant donné la probabilité qu’ils n’obtiennent jamais le statut de réfugiés.

« Personne ne sait combien il y aura de musulmans en 2050 »

L’étude arrive au chiffre de 26 millions de musulmans vivant à la mi-2016 en Europe (les 28 Etats-membres de l’UE, la Suisse et la Norvège). De ce tableau de la situation actuelle, le Pew décrit les dynamiques démographiques à l’oeuvre pour estimer leur évolution dans trois décennies.

« Notre rapport contient des indices importants pour envisager l’avenir », veut croire Conrad Hackett. Néanmoins, « nous ne savons pas comment vont évoluer les facteurs politiques, culturels et économiques qui vont influer sur la taille de la population musulmane régionale. »

« Personne, y compris moi, ne sait combien de musulmans vivront en Europe en 2050 ».« Nous ne croyons pas réellement qu’il n’y aura aucune immigration à l’avenir, et trouvons peu plausible que les flux historiques de demandeurs d’asile de ces dernières années se poursuivent indéfiniment », poursuit le chercheur américain. « Mais ces scénarios ‘Et si’ peuvent permettre aux décideurs et au public de se faire une idée sur les conséquences des politiques migratoires. »

Les conclusions de l’étude sont-elles crédibles ? Le chiffre 2016 pour la France (5,7 millions de musulmans) est 40% supérieur à l’estimation de la démographe Michèle Tribalat, qui estimait en 2012 à 4 millions le nombre de musulmans déclarés et à 4,8 millions le nombre de personnes dont au moins un parent est musulman, en se fondant elle aussi sur l’enquête Trajectoires et origines.

« Sidéré par les chiffres qu’on lance »

Une des principales zones d’ombre de l’étude porte sur l’estimation de la différence des taux de fécondité entre musulmans et non-musulmans : le Pew postule en effet que cette différence se réduira lentement, à l’horizon 2100. Pourtant d’après l’Insee, il suffit d’une génération : « la fécondité des descendants d’immigrés est proche de celle de la population majoritaire », écrit ainsi une note du ministère de l’Intérieur en août 2015.

« La fécondité des non-immigrées est de deux enfants par femme, et celle des immigrées est d’un peu moins de trois enfants. Il y a une différence », reconnaît le démographe Hervé Le Bras auprès de « l’Obs ». « Mais il faut voir que près de 40% des naissances dites ‘immigrées’ sont des naissances mixtes. Et il faut corriger par le milieu social. Les femmes immigrées sont moins souvent actives que les femmes non-immigrées. Quand on compare les femmes actives, la différence est plus faible. »

« Plus la femme immigrée est d’un niveau d’éducation élevé, plus sa fécondité est faible. Comme l’éducation progresse, la fécondité des immigrées se rapproche de plus en plus de celle des Françaises. A part l’Afrique sahélienne, les pays du Maghreb se rapprochent du taux de fécondité de la France, et la Tunisie est maintenant en-dessous. »16337336

L’autre principale faille de l’étude est intrinsèque à la conception américaine des statistiques ethnico-religieuses : le mot « musulman » englobe sans distinction toutes les générations d’immigrés et de descendants d’immigrés de pays musulmans, et mêle aussi bien les pratiquants réguliers que les personnes se réclamant simplement d’une origine ou d’une identité culturelle. Or, rappelle Hervé Le Bras, seuls « 30% des gens qui se disent musulmans vont au moins une fois par mois dans un lieu de culte. »

« Je suis sidéré par les chiffres qu’on lance. Parler de 6 millions de musulmans en France, cela ne veut rien dire. On est autour de 500.000 pratiquants réguliers en France. La sécularisation touche non seulement les catholiques, mais aussi les autres religions. Et elle gagne autant les immigrés qu’elle a gagné les Français. »

Source : nouvelobs.com