La commission « d’experts » du Smic conseille… de geler le salaire minimum

Afin de « lutter efficacement contre la pauvreté », ce groupe de spécialistes préconise d’arrêter d’augmenter le Smic chaque année. Des conclusions sont peu surprenantes au regard de la composition du groupe…

La commission « d’experts » du Smic conseille… de geler le salaire minimum

1.480 euros brut mensuels : ça ne paraît pas mirifique mais c’est déjà trop pour le « groupe d’experts indépendants » (nommé par décret du Premier ministre) qui donne chaque année depuis 2008 ses recommandations quant au niveau du salaire minimum en France. Les préconisations de ce cercle d’économistes sont transmises aux organisations de salariés et d’employeurs qui donnent leur avis au gouvernement pour fixer le niveau du Smic.

Chaque année, ce salaire minimum augmente automatiquement en tenant en compte deux paramètres : l’inflation (la hausse des prix) ainsi que la moitié de l’évolution du pouvoir d’achat du « salaire horaire de base ouvrier et employé » (SHBOE). Le pouvoir politique peut quant à lui choisir d’ajouter ou non son fameux « coup de pouce » de quelques euros supplémentaires. Depuis sa création en 2008, le « groupe d’experts » a presque toujours conseillé aux gouvernements de renoncer à ce bonus pour les smicards. Cette année, il s’engage davantage en préconisant une refonte totale du mode de calcul de la revalorisation du salaire minimum, rapporte Le Monde.

Un Smic jugé responsable du chômage et de la pauvreté

Ce qui chiffonne les spécialistes, c’est que la France est dans une situation « sans équivalent » en ce qui concerne la hausse du salaire minimum : seuls quatre pays d’Europe appliquent une règle d’indexation automatique du Smic, et le fait de cumuler deux critères (inflation et SHBOE) est spécifique à la France. En conséquence, le Smic est revalorisé chaque année et cela influe sur le niveau de tous les salaires : « Le taux de revalorisation moyen des salaires minima est étroitement lié au taux de revalorisation du Smic » dans les accords de branche, se désolent nos experts. La théorie est connue, et ces économistes y adhèrent : le coût du travail des salariés payés au Smic aurait des « effets négatifs sur l’emploi« . Conclusion imparable : « Les relèvements [du salaire minimum] peuvent ainsi avoir un effet préjudiciable » sur l’activité des « personnes les moins qualifiées » et donc, « la pauvreté« .

Voici donc la conclusion de nos experts : pour faire baisser la pauvreté, il faudrait cesser d’augmenter le salaire des travailleurs les plus pauvres. Le cercle d’économistes argue qu’une hausse minime du Smic a moins d’effet sur le pouvoir d’achat qu’une majoration de la prime d’activité et du RSA-activité. Deux solutions sont proposées : prendre uniquement en compte l’inflation pour revaloriser le Smic (et donc évacuer le SHBOE) ou… supprimer toute indexation obligatoire, et laisser la totale responsabilité de la revalorisation au gouvernement. Une mesure si radicale aurait « l’inconvénient de ne plus garantir le pouvoir d’achat« , concèdent nos spécialistes, qui poussent tout de même pour cette solution afin d’aligner la France sur « la très grande majorité des pays où existe un salaire minimum national« .

Un cercle « d’experts indépendants »… et très libéraux

La composition de ce groupe d’experts « indépendant » mais nommé par décret du Premier ministre peut toutefois éclairer ses conclusions : on y trouve ainsi André Zylberberg, économiste libéral qui a co-écrit un pamphlet assassin dénonçant le « négationnisme » des économistes contestant l’orthodoxie libérale en vigueur. Marie-Claire Villeval est quant à elle une spécialiste de l’économie comportementale du marché du travail qui a notamment écrit que « la crainte de perte de bien-être ou de pouvoir d’achat par un chômeur par rapport au point de référence que constitue son ancien emploi le conduit à refuser des offres d’emploi pourtant raisonnables« , relève Alternatives Economiques. Enfin, le président du groupe d’experts, Gilbert Cette, qui a soutenu Emmanuel Macron pendant la présidentielle, est opposé de longue date à un Smic qu’il juge trop élevé. Il est proche des économistes très libéraux Pierre Cahuc et… André Zylberberg, avec qui il a écrit un rapport en 2008 condamnant les augmentations du salaire minimum. Jugeant dans Le Figaro que le Smic « ne protège pas contre la pauvreté et les inégalités« , Gilbert Cette proposait en 2015 dans Libération d’appliquer un salaire minimum seulement « par défaut, en l’absence d’un accord de branche« .

On ne sera donc pas surpris de constater que ce cercle « d’experts » préconise aujourd’hui de mettre fin à la revalorisation automatique du Smic. Ultime argument servi par les économistes dans leur rapport : en montant brut, le salaire minimum français représente près de la moitié du salaire moyen, alors que ce chiffre n’est que de 25% aux Etats-Unis ou 40% en Allemagne. Et c’est vrai que pour changer cet état de fait, il est plus facile de baisser le Smic que d’augmenter le salaire moyen.

Source : marianne.net