De Sarkozy à Wauquiez : comment la droite s’est laissée contaminer par les idées du FN

Entre droite et extrême droite, le fossé sémantique n’a cessé de se réduire depuis 2007.

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Stigmatisation des immigrés, de l’islam et des élites, célébration des « racines chrétiennes de l’Europe« , évocation d’un « grand remplacement » culturel… Pour conquérir la présidence des Républicains, Laurent Wauquiez n’a pas lésiné sur les formules chocs au cours de la campagne.  « Le discours de Laurent Wauquiez reprend et parfois déborde celui de Marine Le Pen« , analysait dans « l’Obs » il y a quelques semaines la chercheuse Cécile Alduy, auteure de « Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots ».

« Il y a indéniablement des expressions, et surtout des obsessions communes (…).Wauquiez utilise des expressions ancrées dans la tradition d’extrême droite, comme la notion de ‘patrie charnelle’, une expression employée autrefois par Jean-Marie Le Pen, et aujourd’hui sur tous les sites identitaires. »

Une ligne « décomplexée » et une sémantique aux parfums frontistes qui, si elles font tousser certains de ses camarades à droite, ravissent de nombreux militants et devraient permettre à Laurent Wauquiez d’être élu sans difficulté à la tête du parti.

Un « hold-up idéologique » qui a débuté il y a plus de 30 ans

Au regard de l’histoire récente des droites, la victoire annoncée de Laurent Wauquiez apparaît comme la nouvelle étape du processus de contamination politique de la droite par les idées du FN, amorcé il y a une trentaine d’années. « Une contamination volontaire qui n’a en aucun cas été subie », précise l’historienne Valérie Igounet, spécialiste de l’extrême droite.

« Face à l’émergence du Front national, puis son ascension dans les années 80, des représentants de la droite ont peu à peu choisi délibérément de s’emparer de thématiques frontistes au nom d’objectifs électoraux. Plus la dynamique électorale du FN est forte, plus la droite a recours à cette forme de hold-up idéologique. »

L’histoire de cette contamination débute d’abord timidement avec, dès 1977, quelques alliances locales passées inaperçues entre la droite et le FN. Elle s’accélère à mesure des premières percées électorales du Front. En 1983, à Dreux, deux listes – l’une de droite et une autre d’extrême droite – fusionnent. Leur slogan : « inverser le flux de l’immigration à Dreux ». Un certain Jacques Chirac, alors président du RPR, déclare alors qu’il n’aurait « pas du tout été gêné de voter » pour cette liste. Un nouveau cap sera franchi quinze ans plus tard, lors des régionales 1998, quand la droite, dans plusieurs régions, se trouve contrainte de s’allier avec le FN pour l’emporter.

Durant les années 90 et 2000, cette contamination se poursuit et s’amplifie, mais essentiellement sur le terrain de la sémantique. « On observe une nette radicalisation du discours du RPR et de l’UDF sur l’immigration« , explique Valérie Igounet. « Au sein de ces formations, certains reprennent à leur compte la forme et le fond du discours lepéniste », écrit l’historienne, dans une note consacrée à ce sujet.

Jacques Chirac – encore lui – estime en 1991 que Jean-Marie Le Pen « n’ayant pas le monopole de ces thèmes », il « faut se les approprier ». C’est en 1991 qu’il raille également le « bruit et l’odeur », lors d’un dîner-débat du RPR organisé à Orléans. Valéry Giscard d’Estaing, alors président de l’UDF, qualifie lui la même année l’immigration d’ »invasion ».

Le tournant de l’élection présidentielle 2007

Mais c’est bien à partir de la campagne présidentielle de 2007 que cette contamination franchit un cap. En installant la question identitaire au centre des débats, en créant un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’identité nationale et du Développement solidaire en début de quinquennat, « Nicolas Sarkozy joue un rôle décisif dans ce processus de libéralisation des mots », poursuit Valérie Igounet.

« Les termes choisis sont ceux de l’extrême droite. Dans le discours, s’opère une distinction entre un ‘nous’ – les Français – qui s’oppose à un ‘eux’ – les immigrés. La droite républicaine fait sienne un marqueur idéologique du Front national. »

Dans les années 2010, marquées en particulier par le discours de Grenoble, un vrai mimétisme lexical pratiqué par la droite sur des thématiques frontistes s’installe durablement, avec la prééminence de mots comme immigration, insécurité, identité, invasion, frontières, islam, etc. On assiste alors à une radicalisation de l’offre et du débat politiques.

« Avant Sarkozy, il y avait des mots et des petites phrases qui montrait une porosité. Qu’on se souvienne, par exemple, des sorties de Pasqua. Mais la présidentielle 2007 représente une vraie coupure fondamentale », souligne Valérie Igounet, qui a consacré un ouvrage à l’évolution des slogans FN et à leur viralité.

« La droite se met désormais à médiatiser des thématiques chers au FN en disant ouvertement que son objectif est de séduire l’électorat frontiste. Elle se cache de moins en moins, elle a beaucoup moins de scrupules qu’auparavant. »

Avec Wauquiez, le passage au « copier/coller »

Laurent Wauquiez est-il en passe de parachever cette « évolution » ? L’ancien ministre poursuit indéniablement l’histoire du hold-up idéologique de la droite sur le FN, juge Valérie Igounet.

« Entre Wauquiez et le FN, sur le plan sémantique, le fossé s’est considérablement réduit. On peut carrément parler de copier/coller sur un certain nombre de thèmes, principalement l’immigration et l’islam. »

Outre ses propos sur le « grand remplacement », une théorie complotiste qui divise au sein même du FN, l’historienne appuie son propos en citant de récentes déclarations tenues par des proches du candidat à la présidence LR. « Quand je vois qu’à Strasbourg on construit une mosquée avec deux minarets de 36 mètres de haut, je me dis que je ne veux pas que la France des clochers devienne la France des mosquées », a ainsi lâché Aurane Reihanian, le « bébé Wauquiez » qui monte dans l’ombre de son mentor, reprenant une vieille rengaine frontiste.

Si le refus d’alliance reste ferme, la conquête de l’électorat frontiste apparaît ainsi plus que jamais comme l’ambition numéro un du nouvel homme fort de la droite française, qui est en passe de déplacer le curseur encore un peu plus à droite que ne l’a déjà fait Nicolas Sarkozy.

« Nicolas Sarkozy a toujours tenu ensemble deux lignes : un discours identitaire et un discours moderniste. Laurent Wauquiez fait l’impasse sur ce deuxième volet qui avait permis à Nicolas Sarkozy d’élargir son électorat vers le centre, et pas seulement vers l’extrême droite », relevait à ce propos Cécile Alduy, dans l’entretien qu’elle a accordé à « l’Obs » début novembre.

« La droite ‘dure’ et identitaire a toujours existé au sein des Républicains mais elle ne représentait qu’un courant parmi d’autres. La rupture actuelle, c’est qu’elle devient hégémonique et risque de faire taire ou fuir les autres courants de la droite classique. »

L’Europe, qui constituait ces dernières années l’un des derniers grands clivages entre LR et FN, l’est de moins en moins avec la conversion eurosceptique de Laurent Wauquiez, relevait aussi cette chercheuse associée au Cevipof.

Cette stratégie, qui se veut être une réponse à une base électorale qui s’est radicalisée, est-elle pour autant viable à plus longs termes ? « Que la droite, depuis trente ans, cherche son salut en préemptant des concepts frontistes au nom d’objectifs électoraux en dit beaucoup sur l’état de ce mouvement », estime Valérie Igounet.

« Ces emprunts de plus en plus répétés sont un signe parmi d’autres qui témoignent de la faiblesse de la droite. »

Un diagnostic partagé par l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste lui aussi de l’extrême droite. « La droite est aujourd’hui invertébrée, ne sait plus se différencier des autres courants pour proposer une offre politique autonome (…). Ni son offre politique ni sa cible électorale ne sont autonomes », écrit ce membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, dans une longue note. Et l’historien de souligner :

« Pour l’instant, la stratégie Wauquiez consiste à refaire ce qui a échoué avec Sarkozy ou Jean-François Copé. »

Source : nouvelobs.com