Michel Husson : « L’obsession de Macron est de rattraper le temps perdu »

Pour Michel Husson, Macron applique à la lettre les recommandations de l’OCDE, qui datent de… 1994 ! Avec dans le viseur le Smic et la fonction publique.

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Vous vous êtes replongé aux sources du macronisme, à savoir un rapport de 1994 de l’OCDE. En quoi Emmanuel Macron recycle-t-il des recettes libérales qui ont plus de vingt ans d’âge ?

Michel Husson L’obsession d’Emmanuel Macron est de rattraper « le temps perdu » et de réaliser les réformes que ses prédécesseurs n’ont pas réussi à imposer. Je me suis en effet replongé dans un rapport de l’OCDE qui date de 1994 (1) et jette les bases d’une stratégie pour l’emploi… juste après une forte hausse du chômage. On constate que le nouveau président de la République y a puisé, quasiment point par point, toutes ses propositions. À lire les arguments de l’OCDE sur la législation du travail, on croit découvrir, avant l’heure, l’exposé des motifs des lois travail mises en œuvre sous le quinquennat Hollande, puis aujourd’hui avec les ordonnances Macron. Et on trouve déjà l’argument massue ressassé aujourd’hui : « La législation de protection de l’emploi vise à décourager les licenciements en les rendant plus coûteux pour les employeurs. Mais elle peut aussi faire hésiter ces derniers à embaucher du personnel nouveau. » Idem pour les indemnités chômage jugées trop « généreuses ». Dans le langage macronien, cela donne cette phrase de Christophe Castaner qui fustige ceux qui choisissent de « bénéficier des allocations chômage pour partir deux ans en vacances »…

Comment expliquez-vous qu’en six mois, le nouveau président ait déjà réalisé ce que la droite libérale, notamment sous le quinquennat Sarkozy, n’avait pas réussi à achever ?

Michel Husson Parce qu’ils ont été trop fainéants, vous dirait Emmanuel Macron. Quand il a utilisé ce terme dans le contexte des mobilisations contre les ordonnances, il a prétendu faire référence à ses prédécesseurs. Ce n’est peut-être pas entièrement faux de son point de vue. Car il a été un artisan majeur du rapport Attali de 2008, qui préconisait de taper vite et fort. Ses convictions politiques se sont aussi construites sur ce sentiment de gâchis et d’inabouti. Il se nourrit de l’obsession de rattraper le temps perdu, notamment par rapport aux réformes libérales de Schröder en Allemagne, en particulier les lois dites Hartz sur le marché du travail. Et puis, sur un terrain plus politique, le paysage de dévastation lui laisse les coudées franches : la politique menée durant le quinquennat Hollande lui a préparé le terrain en validant les recettes néolibérales. Et de l’autre côté, il paralyse la droite en appliquant un programme très proche de celui qu’elle aurait mis en œuvre.

Pourtant, ces recettes, qu’Emmanuel Macron s’entête à appliquer, ont déjà fait la preuve de leur inefficacité…

Michel Husson Son action s’inspire en effet d’une stratégie conçue il y a près d’un quart de siècle, qui a déjà montré ses limites en Allemagne, par exemple. Le chômage n’y a reculé qu’au prix d’une explosion des petits boulots précaires. L’OCDE n’a d’ailleurs jamais été capable de tirer un bilan convaincant de son programme. Pour la suite, dans l’idéal macronien, il faudrait remettre en cause le salaire minimum ou encore le statut de la fonction publique. Mais la suite du quinquennat dépendra évidemment du rapport de force politique et social. Macron met en œuvre des politiques qui vont à l’encontre du bien-être de la majorité. Le bilan pratique des ordonnances et des cadeaux accordés aux riches et au patronat pourrait alors nourrir une résistance sociale, encore potentiellement importante dans notre pays.

Source : humanite.fr