Et si les pesticides se révélaient pires que l’amiante?

Un film choc pointe les étranges similitudes entre ces deux batailles sanitaires et judiciaires, alors que l’Europe se prononce sur l’utilisation du glyphosate, l’herbicide le plus utilisé dans le monde.

Et si les pesticides se révélaient pires que l’amiante?

Paul François était un « agriculteur manager » qui gagnait bien sa vie. A la tête de ses 500 hectares de céréales dans le Poitou-Charentes, il employait jusqu’à 50 saisonniers, en appliquant les préceptes de l’agriculture intensive: mécanisation et pesticides. En avril 2004, sa vie a basculé. En inspectant l’une de ses cuves, il inhale du Lasso, un herbicide vendu par la firme américaine Monsanto, qui a depuis été interdit. Il va passer plusieurs jours dans le coma et près d’un an à l’hôpital. Les analyses sont formelles: il est intoxiqué aux pesticides, avec des séquelles encore importantes aujourd’hui.

Paul François s’est alors lancé à l’assaut du géant de l’agrochimie, qu’il a traîné devant les tribunaux. Le 10 septembre 2015, Monsanto a été reconnu responsable par la Cour d’appel de Lyon, en ayant failli à ses obligations d’information. Une première. Mais la bataille judiciaire n’est pas terminée: la Cour de cassation ayant cassé le jugement, l’affaire va à nouveau être jugée en appel. « C’est épuisant. J’ai eu envie de tout abandonner. Mais ce n’est plus seulement mon combat, nous confie Paul François. C’est celui de tous les agriculteurs empoisonnés par les pesticides. »

Ce paysan charentais est l’un des personnages clés du documentaire Les Sentinelles de Pierre Pézerat, en salles le 8 novembre. Sans artifice, par une succession de témoignages édifiants des victimes, le réalisateur fait le parallèle entre les dégâts des pesticides et ceux de l’amiante, un scandale sanitaire responsable de « 61.000 à 118.000 morts » entre 1995 et 2009, selon l’Institut de veille sanitaire, qui ne prévoit pas moins de 100 000 décès supplémentaires d’ici à 2050 !

Des études camouflées

Son fil rouge, c’est Henri Pézerat, son père, directeur de recherche au CNRS : dès les années 1970, ce toxicologue s’est battu contre l’amiante dont il avait démontré la nocivité, jusqu’à son interdiction en 1997. Chercheur militant, allant sur le terrain à la rencontre des victimes, Henri Pézerat va, jusqu’à son décès en 2009, sonner l’alerte sur  » le  » prochain scandale sanitaire: « Il m’avait confié que les pesticides seraient pires que l’amiante, témoigne Paul François. Car ils ne touchent pas seulement les agriculteurs, mais toute la chaîne alimentaire et donc tous les consommateurs. » Un diagnostic à méditer, alors que la Commission européenne doit décider de la prolongation de l’utilisation du très controversé glyphosate, l’herbicide le plus vendu dans le monde.

« On n’y voyait pas à un mètre. C’était comme de la neige », se souvient Josette Roudaire, l’une des Sentinelles. Ouvrière à l’usine de filage d’amiante Amisol de Clermont-Ferrand, elle raconte, dans le film, les conditions de travail épouvantables de l’époque. De son côté, Jean-Marie Birbès, de l’usine Eternit, dans le Tarn, qui produisait de l’amiante-ciment, se souvient des assurances données par ses employeurs malgré les alertes sur la dangerosité du produit: « Des experts et des médecins nous avaient présenté une nouvelle façon de travailler, avec un système d’aspiration. Pour eux, il n’y avait plus de danger. » C’était au début des années 1980, la période de « l’usage contrôlé de l’amiante », une vaste supercherie qui n’empêchera pas de nombreux ouvriers d’Eternit de mourir. « Je ne leur pardonnerai jamais », lâche la veuve de Raymond Cabrit, un ouvrier décédé d’un cancer.

Et pourtant. Les preuves des ravages de l’amiante sur la santé existaient depuis bien longtemps. « Dans les années 1930, les industriels ont commandé des études qui ont révélé l’impact très négatif sur la santé, déplore Annie Thébaud-Mony, sociologue, spécialiste de la santé au travail, autre personnage important du documentaire. Mais ils ont ordonné aux scientifiques, qui avaient réalisé les enquêtes, de se taire. » Au début des années 1980, les entreprises du secteur, rassemblées dans le « Comité permanent amiante », vont tout faire pour dénigrer les études alertant sur la nocivité du produit et les projets d’interdiction, notamment aux Etats-Unis.

Une étrange similitude. Ce lobbying, puissant et efficace, des industriels de l’amiante ressemble beaucoup à celui des fabricants de pesticides. Dès les années 1960, des scientifiques, comme la biologiste américaine Rachel Carson, dans son livre Le Printemps silencieux, ont mis en garde contre les dégâts des produits phytosanitaires. Mais les industriels ont réagi vivement : « L’histoire se répète. Comme pour l’amiante, ils ont multiplié les attaques contre les scientifiques qui dénonçaient la dangerosité des pesticides, critique Annie Thébaud-Mony. Et ils ont réalisé de pseudo-études scientifiques qui visaient uniquement à semer le doute chez les décideurs. »

A la tête de ce lobbying agressif, Monsanto a notamment fait pression sur les experts du Centre international de recherche sur le Cancer, une instance reconnue de l’OMS, qui a classé le glyphosate dans les substances « probablement cancérogènes » pour l’homme. De la junk science (science pourrie) a dénoncé le groupe, racheté récemment par l’allemand Bayer. Surtout, des documents internes, révélés par la justice américaine, montrent comment la firme a téléguidé les experts d’agences européennes qui, elles, jugent le glyphosate inoffensif.

Patrons et ouvriers ensemble

Certes, les industriels mettent en avant le faible nombre de victimes répertoriées des pesticides. C’est vrai.  » Mais c’est la partie immergée de l’iceberg, assène l’agriculteur Paul François. Chez les agriculteurs entre 50 et 60 ans, c’est l’hécatombe. Et il n’y a aucune étude sérieuse sur ces décès.  » En 2011, François a créé une association de défense des paysans, « Phyto Victimes », qui a déjà reçu 400 dossiers : « Beaucoup hésitent à aller en justice mais, peu à peu, la parole se libère, constate l’avocat François Lafforgue, spécialisé dans ces dossiers. Toutefois, il est très difficile de prouver le lien entre la maladie et les nombreux produits chimiques auxquels les agriculteurs ont été exposés. » D’ailleurs, la reconnaissance de cette pollution aux pesticides comme maladie professionnelle est, la plupart du temps, une galère de plusieurs années de procédures, devant le tribunal des affaires de Sécurité sociale.

C’est la « convergence des luttes ». Le côté un peu cocasse du film Les Sentinelles, c’est la rencontre de victimes venues de deux mondes totalement différents : d’un côté, les ouvriers cégétistes des usines d’amiante et, de l’autre, l’agriculteur, gros employeur, qui militent ensemble, aujourd’hui, dans l’association « Henri Pézerat ». « Au début, j’étais mal à l’aise avec ces cégétistes qui cassaient du patron toute la journée, confie Paul François. Moi aussi je suis un entrepreneur. Mais on a appris à se connaître et on s’est retrouvés. Car, en tant que patron, j’ai subi les mêmes méfaits qu’eux. » Les ouvriers de l’amiante ont obtenu d’importantes indemnisations, avec 5,2 milliards d’euros versés, en France, par le fonds d’indemnisation des victimes depuis 2002 mais aucun responsable (employeur ou politique) n’a été con­damné pénalement. Pour le monde agricole, la (longue) bagarre ne fait que commencer.

Le casse-tête explosif du glyphosate

« Ma conviction profonde, c’est que ce produit est dangereux pour la santé. » Brune Poirson, la jeune secrétaire d’Etat à la Transition écologique, ne mâche pas ses mots sur le glyphosate, le pesticide le plus utilisé. Pour elle, la France a pris le leadership des pays les plus écolos d’Europe en poussant la Commission de Bruxelles, qui devait se prononcer le 9 novembre, à prolonger son autorisation de quatre ans maximum: « Il faut une date butoir rapprochée et mettre la pression sur les industriels pour qu’ils trouvent une alternative. » Pour le gouvernement, le glyphosate est un dossier empoisonné. Il doit faire face à la pression des ONG écologistes, qui  veulent une interdiction immédiate. Et à celle des syndicats agricoles, qui dénoncent « une réponse idéologique ». « Ce produit est extrêmement efficace. Et il n’a pas d’équivalent », avance Eric Thirouin, le secrétaire général de la FNSEA. Les industriels des pesticides ont quant à eux créé une plateforme européenne exposant les « raisons pour renouveler l’autorisation  » d’un pesticide qui  » ne pose pas de problème pour la santé humaine ». Ils mettent en avant les avis récents des agences européennes de sécurité des aliments (EFSA) et des produits chimiques (ECHA), concluant que le glyphosate n’est pas cancérogène, à l’inverse du Centre international de recherche sur le cancer, une agence créée par l’OMS. Mais l’angle d’attaque des industriels est affaibli depuis les Monsanto Papers, ces nombreuses communications internes du géant de l’agrochimie révélées par la justice américaine. Elles montrent une stratégie d’influence très efficace sur les experts internationaux, dont les articles sont souvent co-écrits, en secret, par des salariés de Monsanto, comme l’a détaillé le journal Le Monde. Et avec les agences européennes, c’est un expert très lié à la firme, l’Américain Jess Rowland, qui aurait eu un rôle déterminant pour écarter une étude sur les rats, révélant des effets nocifs du glyphosate sur leur santé…

Source : challenges.fr