Quand les Italiens débarquaient clandestinement sur les côtes tunisiennes

Ils ont été qualifiés d’ “indésirables”. Ils étaient des migrants clandestins, italiens, qui débarquaient “massivement” sur les côtes kélibiennes durant l’année 1947, si l’ont croit un cliché du quotidien “La Dépêche Tunisienne” datant du 6 août 1947, qui circule sur les réseaux sociaux.

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Le journal édité entre 1889 et 1961, était le quotidien incontournable de la période coloniale française. Dans son article, il décrit l’afflux de ces clandestins sur les côtes tunisiennes, et la police et gendarmerie qui luttent tant bien que mal contre ce phénomène.

“Les côtes du Cap Bon ont de tout temps servi de lieu d’atterrissage aux indésirables, qui fuyant la Sicile, les carabiniers à leurs basques, ou pour toute autre raison, viennent chercher, sous nos latitudes, la paix, le pain et la liberté” indiquait l’article de La Dépêche Tunisienne.

L’article qui avait pour titre “TUNISIE, TERRE D’ELECTION – Le Cap-Bon demeure le lieu d’atterrissage favori des clandestins venant de Sicile – Débarquements massifs, Trente arrestations”, décrit comment la gendarmerie de Kélibia avait capturé sept clandestins venus de la ville sicilienne de Trapani. Ces migrants seraient selon ce qui est écrit des anciens prisonniers de guerre nés en Tunisie, et dont les familles habitaient Tunis, sa banlieue sud Hamam-Lif, et la ville de Sfax.

Les côtes de Korba et Menzel Temim auraient également reçu des dizaines de clandestins italiens selon le journal.

“La police et la gendarmerie tentent d’endiguer le flot des débarqués clandestins pour lesquels la Tunisie demeure la Terre Promise” lit-on dans l’article du journal, qui rapporte aussi une partie de l’interrogatoire des personnes arrêtées.

“On ‘crève’ de faim en Sicile et nous préférons mourir sur place que d’y retourner” auraient-ils déclaré.

Selon le quotidien, il fut un temps où les bateaux de pêche italiens étaient complices des passeurs.

“Il y eut même, à une époque peu lointaine des entreprises de ‘passages’ clandestins et il n’est pas dit que les chalutiers italiens capturés ces jours derniers dans nos eaux territoriales, n’aident puissamment ce trafic”.

Selon une étude de Jerfel Kamel intitulée “Siciliens et Maltais en Tunisie aux XIXe et XXe siècles: Le cas de la ville de Sousse” publiée dans la Revue de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sousse en 2013, le grand exode des Italiens vers la Tunisie a eu lieu entre 1870 et le début du 20ème siècle. “Ce fut une immigration massive, continue et entraînée en Tunisie par un réseau parental et local” explique Kamel Jerfel avant d’ajouter qu’ “un très fort pourcentage d’émigrés arrivait par des voies peu contrôlables” tandis que d’autres utilisaient “des voies non régulières”. “La clandestinité et les voies indirectes étaient la règle en cas d’émigration politique ou pour le cas des familles accompagnées par des jeunes fuyants la conscription” note-t-il.

Parmi la communauté italienne qui a le plus migré vers la Tunisie, on retrouve principalement la communauté sicilienne à cause de problèmes dont souffrait l’île: “Elle souffrait de problèmes économiques et sociaux qui provoquaient une ‘surpopulation’ ” note Lamel Jerfel.

D’ailleurs, l’écrivain et romancier tunisien, Kamel Riahi, avait en août 2017 décrit sur sa page Facebook comment il est tombé sur l’article en question, y ajoutant plein de croustillants détails.

 

Kamel Riahi, s’adressant à “Lisa” dans une sorte de mémoires appelés “Mémoire de Lisa”, fait part de son excitation par cette trouvaille, qui avait coïncidé avec la traduction vers l’italien de son roman à succès “Le Scalpel”.

Plus impressionnant encore, Riahi affirme que le traducteur de son roman n’est autre que le petit-fils d’un de ces clandestins italiens capturés en 1947.

Il raconte comment le grand père de ce traducteur, fuyant la Mafia italienne, avait fait le tour du monde à la recherche d’un endroit où s’installer. Après une période aux États-unis, il a fini par s’établir en Tunisie, où il avait vécu quelques temps avant d’être pourchassé par la Mafia, et devoir fuir à nouveau pour mourir ailleurs.

“C’est probablement pour ça que son petit-fils montre un intérêt pour la langue arabe” écrit Riahi dans sa publication.

Un drame a marqué le pays ces derniers jours après le naufrage d’une embarcation clandestine au large des côtes de Kerkennah, faisant au moins 56 morts, et plusieurs disparus, d’un total de 180 migrants à bord.

Après l’ouverture d’une enquête pour déterminer les responsabilités dans cette tragédie, 10 responsables sécuritaires ont été limogés.

Au lendemain du naufrage, la déclaration du ministre de l’Intérieur italien qui avait pointé du doigt les migrants tunisiens les traitant de criminels n’a fait qu’attiser le feu.  Des députés ont ainsi annoncé leur intention de demander au gouvernement italien des excuses officielles.

Le ministère des Affaires étrangères, s’est aussi déclaré “vivement surpris” par les propos du ministre italien, considérant qui’ “ils ne reflètent pas le niveau de coopération entre les deux pays dans la lutte contre la migration irrégulière”.

Le ministère a également annoncé que l’ambassadeur d’Italie en Tunisie a été convoqué afin de lui faire part de la position de la Tunisie.

Source : huffpostmaghreb.com