« T’as joui ? » : le compte Instagram qui révèle la face cachée du sexe

« T’as joui ? » est une question qui fâche parfois. Elle est au coeur d’un compte Instagram qui questionne la jouissance féminine et sa créatrice est venue nous en parler !tas-joui-difference-orgasme-homme-femme

Derrière le compte Instagram @Tasjoui, qui est passé de 3000 à 100 000 followers depuis notre premier article sur le sujet, se cache une jeune femme au parcours éclectique : Dora Moutot.

« Je ne m’attendais pas une demi-minute à ce que ce compte ait un tel succès. »

Pourtant, elle n’en est pas à son coup d’essais sur Internet : tu la connais peut-être déjà parce qu’elle a notamment créé La Gazette du Mauvais Goût.

« C’est grâce à ce projet que je me suis d’abord sensibilisée aux questions de genre, parce qu’il a énormément plu à une grosse communauté queer et j’ai donc de plus en plus baigné dans ce milieu. »

L’orgasme, une frustration de longue date

Dora Moutot explique avoir toujours été frustrée par le manque de considération dont souffre le plaisir féminin :

« Pour moi ça a toujours été un truc, j’ai toujours eu l’impression que déjà mon orgasme à moi n’a pas toujours été considéré. Je trouvais ça extrêmement difficile d’aborder le sujet.

Et puis j’ai eu une conversation avec un mec : selon lui les femmes ont une sexualité « compliquée », pour elles c’est forcément cérébral et l’orgasme est lié aux sentiments.

Donc suite à ça j’ai passé un coup de gueule sur mon compte Insta privé, et j’ai été subjuguée par les réponses des 3000 personnes qui m’y suivaient. Des personnes qui racontaient « C’est ouf moi aussi y en a marre, ça fait 5 ans que je suis avec mon mec et j’ai jamais joui. »

De fil en aiguille, j’ai eu des discussions en privé comme ça avec ces femmes, en constatant que ce n’était pas normal que le rapport se termine après l’orgasme masculin. »

Avec tout le matériel dont elle dispose, elle hésite à écrire un article avant de pencher pour le compte Instagram, afin de pouvoir continuer d’ajouter des témoignages au fur et à mesure.

L’inégalité orgasmique, un angle mort dans nos combats ?

En lançant ce projet, Dora Moutot ne pensait pas qu’il aurait un retentissement au-delà de son cercle féministe.

« Je me doutais que des femmes seraient d’accord avec le propos, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point-là, je ne pensais pas qu’elles étaient prêtes à prendre la parole comme ça.

Mais selon moi le terrain avait été préparé par #MeToo, parce qu’avant de pouvoir parler d’une sexualité positive, il fallait d’abord parler des violences, ce sont des sujets plus graves qu’il fallait décanter. »

Mais pour elle il était important de donner une voix à ces femmes :

« La société trouve encore ça très impoli une femme qui parle de son plaisir, il y a clairement un tabou. Et il y a aussi le fait qu’on parle peu du plaisir parce qu’en sexualité on parle souvent de prévention, pour le VIH/SIDA par exemple. »

Briser le tabou du plaisir féminin

C’est donc ce tabou qu’elle questionne :

« Pour moi le discours est autour du plaisir, après j’ai choisi la punchline « T’as joui ? » parce que c’est une phrase faussement bienveillante.

En fait souvent quand il dit ça à la fin du rapport, ça semble être une marque d’attention, mais ça veut dire qu’il n’est pas à l’écoute de ton corps car si t’es attentif, ça se voit.

Si on veut aborder la question de la jouissance c’est avant ou pendant le rapport, « est-ce que tu aimes ça, est-ce que ça te fait du bien », mais pour ça il faut aussi que les filles ne simulent pas car ils ne peuvent pas apprendre si on continue à leur faire croire qu’on jouit. »

Devant mes craintes que ce compte finisse comme une injonction à l’orgasme, Dora Moutot précise :

« Évidemment je sais qu’il y a beaucoup de femmes qui n’arrivent pas à jouir, même seules, et ça je pense que c’est un problème lié au fait qu’il y a énormément de femmes qui n’ont pas le réflexe de la masturbation, qui connaissent mal elle-mêmes leurs corps, et là tu peux pas jouir ni seule ni accompagnée.

Après les femmes qui souffrent d’autre chose comme de vaginisme, ou un clitoris trop sensible qui ont mal quand elles se masturbent, c’est encore autre chose.

Donc le but c’est pas de dire aux femmes « vous êtes des merdes parce que vous n’arrivez pas à jouir » mais de dire aux hommes de faire davantage attention. »

Changer la vie des meufs au lit

Elle se réjouit du fait d’avoir eu de nombreux retours, d’hommes comme de femmes, qui expliquent avoir entamé une réflexion :

« C’est génial, j’ai pas mal de messages d’hommes qui me disent avoir eu une prise de conscience.

Et il y a aussi énormément de filles qui utilisent le compte pour commencer une discussion avec leur mec parce qu’elles n’osent pas de base, et ensuite elles en profitent pour parler de leur propre expérience. »

La difficulté à avoir cette discussion en couple tient pour elle au fait que les hommes ne se sont pas suffisamment remis en question et n’ont pas suffisamment travailler sur l’égalité dans le passé.

« En tant que femmes, nous ça fait des années et des années qu’on tente de parler de nos problèmes et de faire avancer les choses. Donc il y a des femmes leaders à qui on peut s’identifier sur ces thématiques.

Mais pour les hommes qui veulent faire les choses autrement, être plus progressiste, il n’y a pas de figure montante, de role-modèle, et même assumer cette volonté ça peut être compliqué. »

Mais elle n’estime pas que @Tasjoui soit dédié à parler de la masculinité pour autant :

« Pour moi l’angle de ma page ce sont « les monologues du clitoris », libérer la jouissance des femmes.

Tout à l’heure j’ai fait une sorte de chronique en story pour encourager les hommes à prendre la parole si ça remue beaucoup de choses chez eux, car ce n’est pas aux femmes de faire tout le travail non seulement pour défendre leur clitoris mais aussi pour faire émerger une nouvelle forme de masculinité.

Il faut qu’ils se saisissent du sujet, si eux aussi en ont marre des clichés qui leur collent à la peau – comme cette idée que si tu éjacules, tu as jouis –, s’ils en sont malheureux, bah prenez la parole les mecs. »

Et c’est sans doute la meilleure chose à faire : prendre la parole, tous et toutes autant qu’on est, pour briser les tabous et les préjugés qui nous font du mal et nous empêchent de kiffer.

Source : madmoizelle.com