Comment les trois filtres de Socrate peuvent-ils nous aider à traiter l’information ?

Il y a environ 2300 ans, dans un dialogue avec une personne qui venait de lui dire : « Sais-tu ce que je viens d’apprendre sur ton ami ? », Socrate présenta ses trois filtres pour savoir si l’on doit ou non retenir une information. En les adaptant quelque peu à notre époque, nous allons constater qu’ils conservent toute leur actualité.

trois filtres de Socrate

La société de l’information est aussi la société de la désinformation

Dans nos vies professionnelles et personnelles avec les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), nous croulons sous l’information. Cela a notamment deux conséquences :

o Paradoxalement, la surinformation, conduit à la sous-information, car nous n’avons pas la possibilité de tout traiter et nous laissons nécessairement filer des informations utiles, importantes parfois vitales. En fait, la surabondance informationnelle constitue un risque majeur, trop d’informations tuent l’information.

o Pour les informations que nous captons, nous ne les traitons pas toujours avec suffisamment de rigueur et prenons pour argent comptant des informations non vérifiées, non analysées qualitativement… C’est sur deuxième aspect qualitatif que les filtres de Socrate interviennent.

Le filtre de la vérité

À cet ami qui voulait lui rapporter ce « On dit » Socrate répondit :

« As-tu vérifié si ce que tu veux me raconter est vrai ? »

« Non, pas vraiment, je n’ai pas vu la chose moi-même, je l’ai seulement entendu dire » répondit son interlocuteur.

Et Socrate de répondre : « Très bien, tu ne sais donc pas si c’est la vérité ! »

Ce premier filtre nous renvoie à la vérification de l’information, à la fiabilité de la source et à celle du reporting de l’information. Volontairement ou involontairement, nombre d’informations sont transformées, erronées, approximatives, inventées.

On comprend aisément les risques liés à cette dérive informationnelle quand il faut prendre par exemple une décision d’investissement, de choix stratégique, ou tout simplement apporter une réponse. S’assurer de la véracité, de la fiabilité de l’information reste bien un impératif fondamental. Des questions basiques doivent être utilisées. Qui dit quoi ? Qu’est-ce qui est précisément dit, écrit, rapporté… ? D’où tient-on cette information ? Quelle est la source de cette information ? Quelle est la fiabilité de cette source ? Par quels canaux différents cette information est-elle passée ?… Cela et nous y reviendrons dans la conclusion ne veut pas dire qu’il faille systématiquement rejeter les rumeurs, les on-dit ou inversement croire automatiquement ce qui vient d’une source supposée fiable. Si l’information semble le mériter, il faut la vérifier, s’assurer qu’elle est fiable, authentique, significative, encore valide, donc pouvant être prise en compte.

Le filtre de la bonté (ou de l’intentionnalité en langage contemporain)

Socrate d’ajouter : « Voyons maintenant, essayons de filtrer autrement, en utilisant une deuxième passoire, celle de la bonté. Ce que tu veux m’apprendre sur mon ami, est-ce quelque chose de bien ? »

Et, l’interlocuteur de répondre : « Ah, non ! Au contraire ! »

Donc continue Socrate : « tu veux me raconter de mauvaises choses sur lui, et tu n’es pas sûr qu’elles soient vraies. Ce n’est pas très prometteur ! »

Nous l’avons bien compris, nombre d’informations sont loin d’être neutres. Ce n’est pas forcément un hasard si une information sort à un moment donné, qu’elle soit vraie ou fausse. La récente campagne présidentielle est venue nous le rappeler avec force. Nous parlerons d’intentionnalité (plutôt que de bonté) de celui ou de ceux qui véhiculent l’information. Derrière la dimension informative apparente, l’information est aussi là pour convaincre, faire adhérer, choquer, faire agir… Elle peut donc se faire propagande, endoctrinement, manipulation, écran de fumée, dérivation… Il est donc essentiel, là aussi, de poser un certain nombre de questions. Pourquoi me communique-t-on cette information ? Pourquoi cette information sort-elle maintenant ? Qui la communique avec quelles intentions possibles ? Que vise cette information en termes d’action, de réactions… ? Rappelons-nous la phrase très pertinente de W Churchill : « Il vaut mieux faire l’information que la recevoir ! »

Le filtre de l’utilité

Et Socrate d’ajouter : « Il reste une passoire, celle de l’utilité ; est-il utile que tu m’apprennes ce que mon ami aurait fait ? »

Son interlocuteur de répondre : « Utile ? Non pas vraiment, je ne crois pas que ce soit utile. »

Alors conclut Socrate : « Si ce que tu as à me raconter n’est ni vrai, ni bon, ni utile, pourquoi vouloir me le dire ? Je ne veux rien savoir. De ton côté tu ferais mieux d’oublier tout cela ! »

Sous réserve de la fiabilité de l’information et du décryptage de l’intentionnalité, il faut effectivement s’interroger sur l’utilité, la valeur ajoutée de cette information. À quoi cette information peut-elle nous servir ? Que nous apprend-elle que nous ne savions pas ? Que va-t-elle nous permettre de dire et/ou de faire que nous n’aurions pas fait sans elle ? Que va-t-elle nous éviter de faire que nous aurions fait ? Si nous n’en tenons pas compte quelles seront les conséquences ?…

Conclusion

En complément de ce que nous avons présenté, prenons aussi en compte cette citation de Peter Drucker : « Le plus important dans la communication, c’est d’entendre ce qui n’est pas dit ». En effet, communiquer/informer sur un registre permet souvent d’en taire/occulter un autre. Là aussi, nous devons savoir nous poser certaines questions. À côté de ce qui est dit, qu’est-ce qui n’est pas abordé et qui pourrait/devrait l’être ? Pourquoi se focaliser sur cette information et non sur une autre ?… Rappelons aussi ce que notait Alfred Sauvy : « L’information, c’est le pouvoir ». C’est le pouvoir de dire, de décider, mais c’est aussi le pouvoir de taire, de dissimuler. Sans être paranoïaque, c’est aussi s’interroger sur.

Que nous cache-t-on ? Quelles sont les informations manquantes ? Qui a intérêt à retenir l’information ? L’information transmise est-elle exhaustive ? Il faut bien être conscient que parfois l’excès d’informations et de détails est là pour masquer l’essentiel. Dans notre monde de sur information, tant pour les personnes que pour les organisations, il faut avoir dans le bon sens du terme, un esprit critique, une capacité de discrimination. C’est pourquoi nous terminerons sur cette citation librement adaptée de Montaigne ; « Ne jamais traiter les ragots de faussetés ni les choses prouvées de vérité… sans avoir vérifié ».

Source : lesechos.fr